L’après-pandémie : une sortie de crise par le numérique

Professeur Nezha Lahrichi
L’après-pandémie : une sortie de crise par le numérique

PAR NEZHA LAHRICHI. La durée de la pandémie renforce l’accélération de la numérisation de l’économie  et l’ accroissement de l’usage des technologies dans la vie personnelle ; mais la pandémie met également à nu les failles des systèmes socio-économiques ; elle est révélatrice des inégalités et d’une certaine polarisation de la société ;  le confort fourni par les technologies numériques, commerce en ligne, divertissements, télétravail… ne concerne pas toute la population dont une partie continue d’être déconnectée.

Le discours sur le numérique est à la fois promesses et menaces mais surtout réalités car les faits technologiques sont clairs et révélateurs du potentiel de transformation de la “normalité“ d’avant-covid ; la pandémie du coronavirus provoquera des changements fondamentaux, durables et parfois radicaux que portent sous leurs plis des expressions comme le monde d’après, une ère nouvelle, un nouvel ordre…

Comment mettre à profit ce tournant de l’histoire, pour installer la croissance économique du Maroc sur une trajectoire ascendante, donner à chacun sa chance et éviter une société duale ? L’ambition est de préserver le stade de développement acquis par le Maroc et de s’engager dans une nouvelle étape : on n’acquiert que ce que l’on dépasse !

L’histoire économique montre que le développement des nations s’est toujours accompagné de la création d’entreprises de plus en plus grandes qui jouent le rôle de locomotives ; ce que le numérique apporte, c’est la possibilité d’impulser une croissance également par de petits acteurs, par l’entreprenariat que permet la nouvelle rationalité économique du numérique : avec internet, il y a un changement du processus de création de valeurs et des richesses. Internet abaisse les barrières à l’entrée, annule les coûts de transaction et fait tendre le coût marginal vers zéro.

En effet, l’ensemble des moyens à mettre en œuvre pour entrer sur un nouveau marché sont drastiquement réduits : on entre avec son intelligence, son potentiel créatif et son esprit d’innovation. En outre, les coûts de transaction qui sont des coûts exogènes qu’on oppose aux coûts de production sont annulés ; il peut s’agir des coûts liés à la recherche d’informations sur les marchés et les prix ; avec le numérique, le coût d’accès à l’information, disponible et qui circule librement, connaît une baisse considérable.

Il peut s’agir aussi des coûts de négociation, des coûts d’influence, du coût du savoir-faire, lequel, au sein d’une organisation économique est coûteux à produire, à utiliser et à entretenir ; des réseaux sociaux spécialisés dans différents métiers se sont développés et permettent de mutualiser les expériences dans le cadre de plateformes de compétences. Quant au coût marginal, internet a démocratisé les communications, l’information … pour un coût marginal zéro : après les coûts de démarrage, les coûts baissent et peuvent devenir nuls comme l’illustre la gratuité du software

Cette rationalité économique nouvelle constitue un vrai changement de paradigme. Une opportunité historique pour combler le retard du Maroc tout à fait rattrapable, la révolution digitale étant à ses prémisses car l’intelligence artificielle et les objets connectés vont profondément modifier la donne.

Cette ambition a ses prérequis. Le premier est le rôle essentiel de l’Etat comme cela a été le cas dans plusieurs pays qui connaissent des avancées sur le plan technologique; tel est le cas d’Israël devenu un pays start-up dont la caractéristique est la gestion de l’implication étatique où un équilibre a été trouvé entre interventionnisme et engagement du secteur privé autour du partage du risque qu’implique toute innovation.

Le rôle moteur de l’Etat israélien dans le développement des nouvelles technologies trouve son expression dans deux comportements émancipateurs : faire en sorte que l’innovation soit abondante et de qualité et s’assurer de sa mise en œuvre.

La production des idées se fait dans les universités et les centres de recherche où sont logés des bureaux de transfert de technologies ; il s’agit d’interfaces opérationnelles entre la R&D et l’entreprise qui apportent un soutien pratique dont le chercheur a besoin pour consolider son invention et la présenter aux premiers investisseurs ; les responsables de ces interfaces ont un comportement d’entrepreneur et un état d’esprit qui tranche avec celui de la bureaucratie et ce, notamment, en organisant une fluidité des compétences du privé au public et inversement.

Ces structures constituent une première clé de succès !

La seconde est relative au partage du risque dans la mesure où les incubateurs sont privatisés mais les investisseurs reçoivent un soutien financier. Il en est de même lorsque le capital-risque intervient pour le financement des Startups, l’Etat reste présent à travers des subventions remboursables en cas de succès.

il est certain qu’il y a d’autres facteurs explicatifs de la puissance innovatrice d’Israël comme la création d’une industrie militaire, creuset du High Tech ou encore l’arrivée massives d’ingénieurs russes après la dislocation de l’Union Soviétique qui ont permis de combler rapidement le déficit en capital humain ; ils sont caractérisés par leur rigueur et des bases solides scientifiques particulièrement en mathématiques pour répondre aux exigences d’une économie planifiée ; c’est pourquoi au Conseil National du Commerce Extérieur, nous avions fait le choix d’un logiciel russe pour réaliser une plateforme de business intelligence à la pointe des technologies de visualisation des données qui permet une lecture rapide et pertinente du sujet présenté.

Le second prérequis est celui du développement des compétences numériques qui se situent à trois niveaux mis en évidence par la pyramide des compétences (3) ; au sommet se trouvent les compétences en entreprenariat digital qui commencent par la capacité d’innovation et qui combinent les connaissances technologiques, le sens des affaires et un savoir-faire en matière financière, commerciale et de communication.

Le niveau intermédiaire soit les compétences des experts en digital qui couvrent tout le spectre du développement des logiciels et des systèmes TIC qui va de la recherche et la conception jusqu’au support et la maintenance. Quant à la base de la pyramide, elle concerne les compétences des utilisateurs numériques basiques et avancés.

Les besoins du Maroc se situent à ces trois niveaux  ; une action horizontale intégrant les compétences digitales dans l’éducation et dans les programmes d’alphabétisation est un premier pas qui doit s’inscrire dans une vision structurée et identifiant des clés de succès adaptées au contexte marocain dans le cadre d’un partage d’expériences.

La pandémie renforce la société sous internet qui nous interpelle. La façon de produire et d’échanger est en train de se transformer radicalement et surtout à une vitesse vertigineuse ; s’il a fallu des décennies pour l’usage du téléphone par quelques millions d’utilisateurs, les GAFA ont conquis des milliards d’adeptes en quelques années.

L’appréciation des dispositions du Maroc à surfer sur la vague du numérique ne peut être faite à l’aune d’indicateurs comme l’accès à l’internet dont le taux de pénétration est de plus de 70%, ou encore le nombre d’abonnés au mobile qui frôle les 44 millions d’abonnés.

D’autres indices (1) sont à prendre en considération dont trois sont des marqueurs du retard du Maroc dans le numérique. il s’agit de l’indice de préparation aux NTIC ou « Network Readiness Index « »( NRI) calculé par l’IRES et le World Economic Forum. Il s’appuie sur trois éléments : environnement en faveur des TIC relatif au marché et à la réglementation des infrastructures, volonté des acteurs à utiliser les TIC (gouvernement, entreprises et citoyens) et enfin l’utilisation effective des TIC par ces acteurs. Cet indice cherche à mieux comprendre l’impact des TIC sur la compétitivité des nations. Le Maroc connaît un recul de cet indice dans le classement international et ce depuis plusieurs années qui pourrait s’expliquer par « l’absence d’une vision de long terme globale et transversale dans le domaine du numérique ».

Le second indice, Global Connectivity Index a été lancé par Huawei en 2014 ; il compare 50 pays selon 40 indicateurs relatifs à l’infrastructure intelligente et la transformation numérique ; l’objectif est d’évaluer l’impact des TIC sur l’économie du pays, la compétitivité numérique et partant la croissance future ; le positionnement du Maroc illustre l’impératif d’avancer et surtout de réussir sa transformation digitale.

Le troisième indicateur concerne « l’Inclusive internet index » calculé par l’IRES et l’ Economist Intelligence Unit ; il permet l’évaluation de l’inclusion de l’internet au niveau national selon quatre catégories : disponibilité, accessibilité, pertinence et niveau de préparation;  l’objectif est d’effectuer une comparaison en termes d’environnement favorable à l’adoption et à l’utilisation productive d’internet.

Le positionnement intermédiaire du Maroc pourrait être amélioré par le développement de l’accès à internet à haut débit dont le taux de pénétration reste bas soit près de 18% des ménages ; or seul le haut débit autorise une connexion internet de bonne qualité qui permet d’en finir avec la fracture numérique et de réussir le passage à la smart économie. La suppression de la fracture numérique trouve son expression dans la disparition des zones blanches marquées notamment par des déserts médicaux et l’absence de l’enseignement à distance et d’une façon plus générale le développement des territoires ruraux.

La smart économie concerne tous les secteurs, en particulier l’industrie 4.0 qui assure la convergence de la production industrielle avec le numérique ; elle est un concentré de l’usage des technologies de pointe dans l’industrie par la combinaison de la robotique, de l’intelligence artificielle, de la fabrication 3D, des données massives et surtout de la connectivité des objets.

En effet, ce qui caractérise l’industrie 4.0, sa véritable innovation concerne le haut degré d’interconnexion entre les machines et les systèmes d’information qui permet un suivi continue des activités de production grâce à la collecte et l’analyse des données, tellement massives qu’elles nécessitent l’usage de l’intelligence artificielle pour les traiter.

Jusqu’à présent, les expériences concernent quelques pays avancés dont les plans stratégiques numériques visent des performances en matière de compétitivité, d’accroissement du contenu en valeur ajoutée à la production des industries manufacturières et de qualité des produits. Ce défi, outre les capacités et les compétences, a un prérequis, celui d’une infrastructure réseau très développée que permet la 5G qui cristallise les débats compte tenu de l’énorme bond en avant qu’elle permet de réaliser. La guerre technologique entre les Etats-Unis et la Chine en est la meilleure illustration (2).

Tous les grands opérateurs du secteur des télécommunications s’intéressent à la 5G dont les promesses sont nombreuses : débit multiplié par 10 et latence divisée par 10 ! Elle fait appel à de nouvelles bandes de fréquence dont certaines caractéristiques des ondes lui confèrent la capacité à traverser les murs. C’est l’ensemble de ces performances qui permettront de gérer le nombre croissant d’appareils connectés et pas seulement les Smartphones et les ordinateurs.

Le développement de la 5G implique le recours à des équipementiers télécoms dont les plus grands se trouvent en Chine et en Europe ; la Chine dispose de Huawei et de ZTE, l’Europe du Finlandais Nokia et du Suédois Ericsson. Samsung, qui a déployé son infrastructure 5G pour l’opérateur télécoms Coréen KT, intègre aussi la cour des grands en matière d’équipements 5G depuis l’obtention d’un méga contrat avec un opérateur télécoms américain (Verizon) .

La Corée du sud est le premier pays dont le réseau est entièrement équipé pour la 5G ; cependant le plus grand réseau 5G a été développé en Chine avec 718.000 stations de base dont bénéficie notamment l’internet industriel qui fait l’objet d’un programme spécifique « 5G+ internet industriel » ; celui-ci concerne plus d’un millier de projets relatifs à plusieurs secteurs économiques : santé , énergies, agriculture, éducation, fabrication intelligente, construction d’équipements…

Actuellement Huawei est leader mondial et fortement présent en Afrique. Il a démarré son activité comme fournisseur de réseaux de télécommunications aux opérateurs pour devenir dans une seconde étape fournisseur de solutions numériques en terminaux, réseaux et cloud pour les opérateurs, les entreprises et les particuliers.

Au Maroc, les trois opérateurs sont prêts pour le déploiement de la 5G ; en attendant, Inwi a amélioré son offre internet haute débit en lançant en 2018 la 4.5 G pour gagner en rapidité des téléchargements ; cette solution a reposé sur l’expertise de Huawei.

L’enjeu pour le Maroc, compte tenu des inégalités d’accès et d’utilisation du numérique, est celui du déploiement des réseaux télécoms à haut débit et à très haut débit ; ils peuvent combiner le déploiement terrestre et la couverture satellitaire adaptée aux zones à faible densité d’habitants dans le cadre du désenclavement des territoires et de la réduction de la fracture numérique au moindre coût. En attendant le nouveau modèle de développement qui va, sans nul doute tracer les contours d’un Maroc digital, le plan de relance devrait allouer des fonds à l’inclusion numérique qui ne doit pas concerner seulement la connectivité mais également la formation et l’encadrement pour aider à l’usage des outils informatiques.

Si le déploiement de la 5G parait incontournable, le défi est la progressivité de son rythme au fur et à mesure de l’émergence d’objets connectés, des villes intelligentes, de l’industrie 4.0…. A quel horizon ? Les batailles d’aujourd’hui se jouent dans le temps et tout retard a un coût.

(1). Rapport de l’Institut Royal des Etudes Stratégiques (IRES) évolution du positionnement international du Maroc, huitième édition novembre 2020

(2). Covid accélère le numérique et la marche vers le futur : www.nezha lahrichi.com ; tribune du publiée par Médias 24 le 19 mai 2020.

(3). Banque Mondiale citée par Digital Talent Review ; étude initiée par Huawei, décembre 2020 : réduire l’écart entre compétences numériques et marché du travail : pourquoi le Maroc ne peut y échapper ?

Source: L’après-pandémie : une sortie de crise par le numérique

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